L HOMME DE LA SEMAINE - 9 ET 10 FÉVRIER, VISITE OFFICIELLE EN FRANCE
Sunday, Feb 05, 2012
Laure Stephan – Le Monde
Najib Mikati Equilibriste en terrain miné Milliardaire et proche de la Syrie, le premier ministre libanais est fragilisé par ses liens avec Bachar Al-Assad. Mais il a réussi, jusqu'à présent, à maintenir un équilibre délicat entre les différentes communautés de son pays.
Dire que le quotidien de Najib Mikati à la tête du gouvernement libanais est semé d'embûches est un euphémisme. Le richissime homme d'affaires de 56 ans, attendu en France jeudi 9 février pour une visite officielle de deux jours, trace pourtant sa route.
A Paris, les entretiens porteront notamment sur la Finul. La force des Nations unies au Liban sud a fait l'objet de trois attentats non revendiqués entre mai et décembre 2011, dont deux ont touché des patrouilles françaises.
Qu'il sait naviguer entre les écueils, ce sunnite originaire de Tripoli (Nord) l'avait déjà révélé en 2005. Il avait alors brièvement pris les rênes de l'exécutif, peu après l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri.
Discret, avare en paroles, l'ancien ministre des travaux publics (de 1998 à 2004) se tient loin des polémiques. Depuis sa nomination en janvier 2011, puis sa prise de fonction en juin, ses opposants - le camp de Saad Hariri, premier ministre renversé par la coalition du Hezbollah - n'ont pas ménagé les critiques à son égard. Traître à sa communauté, a-t-on entendu. Homme des Syriens. Marionnette du Parti de Dieu. Déjà étiqueté pro-syrien par le passé, M. Mikati se revendique indépendant, partisan du centrisme, attaché à la stabilité du pays.
En novembre, il a accompli un geste notable : débloquer le financement de la part due par Beyrouth en 2011 au Tribunal spécial pour le Liban (TSL, chargé de l'affaire Hariri). L'opération s'avérait une gageure.
Washington et Paris l'attendaient sur ce dossier. Le Hezbollah chiite, artisan majeur de sa nomination comme premier ministre, souhaitait rompre avec le TSL, qu'il perçoit comme un instrument aux mains des Etats-Unis et d'Israël.
Aux premiers, ce pragmatique a démontré qu'il respectait les engagements du Liban envers la communauté internationale, comme il l'avait affirmé dès sa nomination. Au second, il a épargné une humiliation en présentant l'initiative comme personnelle grâce à un tour de passe-passe. " Un coup magnifique ", observe un diplomate occidental.
Que Najib Mikati soit un habile " joueur politique " est aussi admis par Misbah Al-Ahdab, ancien député de Tripoli, évincé de la liste Hariri-Miqati aux législatives de 2009. " Je n'aimerais pas être à sa place. Il n'a pas des partenaires faciles. Mais il manoeuvre très bien compte tenu de ses possibilités ", poursuit le politicien. Ses possibilités, c'est-à-dire la marge restreinte dont dispose le premier ministre. Celui-ci avait espéré former un gouvernement d'unité nationale, incluant le camp de Saad Hariri - qui a boycotté. La coalition du Hezbollah, alliée de circonstance de M. Mikati, tient plus de la moitié des sièges de son cabinet.
Les frictions sont courantes, en particulier avec les associés chrétiens du Parti de Dieu, sur les réformes économiques (plan pour pallier les carences du pays en électricité, relèvement des salaires).
La ligne diverge aussi sur la Syrie. Au nom de l'intégrité du Liban, exposé aux tremblements régionaux et divisé, M. Mikati plaide pour la neutralité. Non sans obstacles. La coalition du Hezbollah soutient ouvertement Bachar Al-Assad.
Issu de ce bloc, le ministre des affaires étrangères a semblé voter en franc-tireur contre la suspension de la Syrie à la Ligue arabe, en novembre. Les opposants du premier ministre lui reprochent sa frilosité à condamner les violations syriennes en territoire libanais et à prendre en charge les réfugiés installés dans le pays. Une aide financière est prodiguée par l'exécutif aux déplacés. Mais sans besoin de publicité alors que le sujet est sensible, défend-on dans l'entourage de Najib Mikati.
Son amitié personnelle avec le président syrien est aussi mise en avant par ses détracteurs. " Nous étions amis. Malheureusement, il est maintenant très occupé. Je n'ai pas eu l'occasion de le voir ni même de lui parler ", déclarait le dirigeant libanais à l'hebdomadaire Newsweek, en août 2011. En Syrie, M. Mikati a aussi investi. Son ex-société familiale, Investcom, y avait obtenu la deuxième licence de téléphonie mobile en 2001.
La proximité avec Bachar Al-Assad s'est manifestée, peu avant les législatives de 2000, par la libération de plusieurs détenus tripolitains en Syrie, selon le chercheur Bernard Rougier. Il s'agissait, écrit l'auteur de L'Oumma en fragments (PUF, 2011), d'aider M. Mikati à " conquérir électoralement les quartiers populaires " de Tripoli, berceau de ces prisonniers islamistes.
Mais cette amitié risque de le desservir aujourd'hui auprès de la rue sunnite, solidaire des manifestants syriens. " Les habitants de Tripoli n'ont pas apprécié non plus qu'il change de bord - Najib Mikati était allié à Saad Hariri aux législatives en 2009 - pour parvenir à sa position de premier ministre, ajoute l'ancien député Misbah Al-Ahdab. Il a pour atouts, à l'inverse, d'être issu d'une famille très respectable de la ville et d'avoir réussi. "
Celui qui est considéré, avec son frère Taha, comme l'homme le plus riche du Liban (2,8 milliards de dollars, selon le magazine Forbes, en 2011) fournit une manne importante à sa cité natale, par l'entremise de son puissant réseau caritatif. Sa générosité est louée à Tripoli.
Sa religiosité appréciée. Mais " le coeur de la communauté sunnite continue de battre pour la famille Hariri, malgré une certaine perte de vitesse ", croit ce diplomate.
De l'avis de plusieurs observateurs, l'avenir politique du milliardaire est scellé à celui de Bachar Al-Assad, dont la chute semble inéluctable. Mais, sur le théâtre libanais aux alliances sans cesse reconstituées, tout reste possible. Il pourrait ainsi composer avec d'autres tenants du centrisme. " Après sa nomination, certains ont cru que M. Mikati serait un homme de transition, comme en 2005. Il prouve aujourd'hui qu'il incarne un autre choix ", commente l'un de ses proches.

